Les 4 Heures du Vigeant 2001 ou les 24 Heures de Mécanique (par Jean-Luc LOGEROT)

Ce fut un week-end mémorable, mais qui devait tragiquement se terminer par le décès d'un pilote de protwin, foutue loi des séries.

J-Jacques, ardent défenseur de la marque bolonaise depuis des lustres et grand pourfendeur de japoniaiseries et autres chinoiseries ( j'ai souvenir d'un Pantah qui passait devant chez moi du temps où je roulais sur un Kawa Z500, je sais nul n'est parfait ) avait décidé il y a quelque temps de cela de participer cette saison à quelques endurances du club.

Pour cela, il entama une longue et minutieuse préparation de son fidèle destrier, un 750 TTF1 : cadre Verlicchi, fourche Marzocchi M1, bas moteur de 750 sport, cylindres et pistons F1, bielles Carillo, arbres à cames racing, culasses retravaillées de 650 pantah, carbu Dell'Orto 40, réservoir 24 l .

Le léger manque de puissance par rapport aux machines plus récentes est compensé par un poids plume de l'ordre des 150 kg et une autonomie de dromadaire. Voilà notre bon J-Jacques en train de batailler depuis des mois ( Caroline a bien de la patience ) pour trouver les bons réglages, rechercher le squisch adéquat, faire réaliser un assortiment de pastilles pour ensuite les retravailler, tout cela en jonglant avec un budget serré, sans compter les copains qui venaient le perturber dans sa préparation en lui amenant leur Ducat pour traquer la moindre fuite d'huile, ou peaufiner les réglages, ou même refaire un moteur.

Finalement les premiers essais ont lieu lors des journées DCF du Vigeant. Première séance, la piste est détrempée, la prudence est de mise mais pourtant J-Jacques tâte rapidement du bitume. Le pilote est un peu râpé, le 2 en 1 d'époque et quelques polys froissés, malgré tout le binôme repart pour rouler une bonne partie du week-end sur le mouillé. Ce n'était pas l'idéal pour chasser le chrono, mais cela a fait un bon week-end de roulage. Le silencieux est remplacé par un embout alu ( c'est le sonomètre qui va être content ) et de nouveaux essais sont effectués à Nogaro sur le sec.Quelque chose cloche au niveau de l'allumage car la moto donne l'impression de parfois tourner sur un cylindre. Le coupable est démasqué : un des boîtiers électroniques ( qui coupe entre 4.000 et 7.000 trs/mn ) est défectueux et pourrait même être la cause de la chute au Vigeant.

Ultimes essais courant mai à Pau Arnos ( ils ont bien de la chance les pilotes du Sud Ouest avec ces circuits à proximité ) pour adapter la carburation au nouveau silencieux : RAS ( incroyable !! )

La course approche, l'équipe technique chargée de l'assistance est reconstituée : ce sera celle qui a officié l'année dernière aux 6h de Nogaro lorsque J-Jacques a roulé avec Laurent sur son 900 IE. Mais cette année, Laurent ne peut rouler. Il sera chargé de la mécanique ( s'il avait su ! ) aux côtés de Patrice, expert en la matière, Greg Rastaman vibrations au chronométrage, Caroline et Sylvie panneauteront leur pilote respectif et feront manger l'ensemble de la troupe, Cyprien supervisera les arrêts au stand et votre serviteur pour peindre la girafe.

Le coéquipier sera Loulou, une vieille connaissance puisque le tandem avait déjà terminé 6ème 750 aux 4h du Vigeant 96 sur la même moto, plutôt cool( !!) mais très saignant dès qu'il enfile un cuir. Première galère à quelques jours du départ, le quidam qui devait nous prêter son fourgon se désiste pour on ne sait quelle raison. Panique à bord car il y a du matos à transporter et ce n'est pas la vaillante 305 break qui pourra accomplir cette tâche. Finalement, Loulou dégote un fourgon Citroën ( un grand merci à Hervé ), en fait une ancienne ambulance réaménagée, revenue d'un périble au Maroc, qu'on chargera jusqu'au ras de la gueule; on chambre un peu J-Jacques qui embarque suffisamment de pièces de rechange pour refaire un moteur en lui conseillant de prendre aussi la table d'atelier mais faute de place ....

Vendredi matin, 1ère séance d'essais libres ( au fait 160 fr /45 mn et 240 fr/ 60 mn ce n'est pas donné, d'autant plus que le circuit aurait pu faire un effort pour l'éclairage des sanitaires et les douches chaudes ..).J-Jacques rentre au paddock avec sa mine des mauvais jours: il y a une résonance métallique au niveau du cylindre arrière, problème avec les soupapes ? Décision est prise de déculasser mais le timing va être juste car il y a la seconde séance dans l'après-midi. Il faut savoir que le cadre Verlicchi, à la triangulation arrière très étroite, ne permet pas de déculasser le cylindre arrière : la partie cycle reste d'un bloc, il faut sortir carrément le moteur de l'entrelacement des tubes. Le déculassage laisse apparaître un jeu trop juste entre les soupapes et le piston et nécessite une retouche de la calotte du piston. Aidé des filles et de Loulou ( qui est bien meilleur pilote que mécano ) J-Jacques remonte la moto juste à temps. Loulou entame sa séance mais au 2ème tour, dans le freinage qui suit la ligne droite du départ, le moteur se bloque, il tire tout droit et se couche dans les gravillons ; plus de peur que de mal. Retour au paddock en camion balai pour une belle séance de mécanique en perspective. Laurent vient de rejoindre le groupe, ça tombe bien.

Pendant ce temps, Cyprien et moi nous nous apprêtons à prendre la route pour rejoindre le circuit en début de soirée. Je vais pouvoir vérifier si le remplacement du joint spi ( par un double lèvre ) de la poulie principale de distribution de mon 900 SS va résoudre cette fuite d'huile récurrente. Nous faisons les pleins en dessous d'Angoulème et appelons l'équipe pour savoir où ils sont installés dans le parc coureur. Nous apprenons alors que le moteur a explosé : dans sa précipitation à remonter la moto avant la seconde séance, J-Jacques a oublié une pièce dont l'absence s'est cruellement fait ressentir: le circlip de l'axe du piston !!!

Quand nous arrivons, la moto est entièrement démontée et ça s'agite tout autour; mais contrairement à ce que nous redoutions, personne n'a baissé les bras et le moral reste au beau fixe. J-Jacques est en train de nettoyer les carters moteurs, il a retiré une poignée de débris d'aluminium : le piston, comme soudé sur le haut du cylindre arrière, n'a conservé que sa calotte, toute la jupe est partie dans le bas moteur. Le cylindre avant a aussi souffert, mais curieusement l'embiellage semble épargné. Pendant ce temps, Laurent sélectionne les pistons et les culasses qu'il faudra remonter, dans la caisse de pièces détachées : le problème est que ce n'est pas du premier choix, loin de là, mais il faudra bien faire avec.

 

Après un bon repas réparateur, Loulou avait amené le barbecue, tout le monde se met au boulot car il reste moins de 9h avant le contrôle technique. Charly, le mécano du magasin P.Salles à Auch, intrigué par notre manège se joint à nous pour une bonne partie de la nuit. Son aide nous sera précieuse, sa pâte à joint miracle fera des merveilles, et ses anecdotes croustillantes feront mouche à chaque fois. Nous entreprenons de reconstruire le moteur avec les pièces amenées: cylindres de 600 Pantah avec chemises fonte alésées en 88 mm, nouvelles culasses de Pantah avec arbres à cames de Pantah, et pistons de F1 usé jusqu'à la couenne ( ce dont on est sûr, c'est qu'ils ne risqueront pas de serrer ! par contre il y a un réel risque de rebond et de marquage des cylindres ). Laurent va passer une bonne partie de la nuit à poncer manuellement la jupe des pistons, à éliminer les aspérités (il manque près d'un centimètre carré de matière sur le bas de la jupe de l'un des deux, bonjour l'équilibrage !!) et à retravailler les calottes au moyen d'une fraise installée sur une perceuse. Tout au long de la soirée, nous aurons la visite régulière de copains venant constater l'évolution des travaux et sonder notre moral. Nous avons même réussi à scotcher une bonne partie de la nuit un grand escogriffe, concurrent du Protwin roulant sur une Voxan stock, impressionné par notre détermination et notre enthousiasme. Loulou est parti se coucher, il a pour mission de qualifier la moto tout à l'heure.

4h30, le veilleur de nuit s'arrête quelques instants, nous devons être la seule tente éclairée du paddock. Nous terminons le remontage, hors habillage, vers 5h30, un sentiment de soulagement nous envahi, le jour commence à poindre au lointain ( instant de poésie ... ) mais il va être de courte durée : en faisant tourner le moteur à vide, le bruit métallique persiste sur le cylindre arrière, de plus impossible d'engranger les vitesses au-delà du 2ème rapport !! Consternation générale. Cyprien et moi allons nous coucher et de la tente j'entends J-Jacques et Laurent batailler, la décision est rapidement prise, ils redémontent pour remodifier le squisch .... Quand je me réveille vers 7h, le moteur est sorti du cadre, Laurent perceuse en main travaille la calotte du piston. J-Jacques est parti négocier avec la direction de course pour permuter son brassard vert de pilote ( essais à 9h ) en brassard rouge ( essais à 11h30 ) : c'est OK, il nous reste 3h avant que Loulou ne débute sa séance à 10h15.

Comme dans une fourmilière, tout le monde s'affaire au remontage, nous réussissons tant bien que mal à régler le mécanisme de sélection . 10h, la moto est enfin prête, elle craque au premier coup de démarreur, pas de bruit suspect, la boîte de vitesse est un peu dure. Nous la présentons sur le champ au contrôle technique en nous faufilant parmi les concurrents des autres épreuves : la petite vieille est admise. Loulou attaque les essais avec pour consigne de ne pas tirer au-delà de 8.000 trs/mn et réalise un chrono honnête compte tenu des circonstances en 2'10.003, mais je ne suis pas sûr qu'il n'ait pas taquiné la zone rouge dans les bouts droits. J-Jacques prend le relais et assure un 2'11.579, mais au bout de quelques tours, le sommeil manquant, il a du mal à cerner les trajectoires et décide sagement de rendre la main. Nous sommes qualifiés en 40ème position sur la grille de départ, normal nous avons le numéro 40.

Un doute persiste quand même, à savoir comment s'est comporté le piston arrière par rapport aux soupapes; et que croyez-vous qu'il advint ? un dernier petit démontage pour la route juste histoire de contrôler, mais après la sieste compensatrice. Bien nous en a pris car la calamine ne s'était pas déposée de façon régulière sur la calotte, un petit coup de fraise lui fera le plus grand bien. Pour changer d'air, nous décidons d'aller manger à la pizzeria du coin, en plus cela fera des sucres lents à ingurgiter pour nos athlètes. Nous embarquons Charlie avec nous dans le fourgon de Laurent , on dirait une camionnette de travailleurs clandestins. Greg et Patrice nous rejoignent à ce moment, ça tombe bien, il y a un moteur à remonter après le repas... Nous terminons la moto vers 2h du matin , nous finirons les détails (habillage, bracelet droit à ressouder ) dimanche matin., cela suffit pour ce soir. Warm up tranquille, quelques tours pour valider nos choix techniques, ok pas de problème. Nous installons notre matériel dans le box, à côté de nous des 600 SS inscrites comme nous en - 750 cc

C'est Loulou qui prendra le départ, nous comptons faire des relais d'environ 1 h avec un seul ravitaillement grâce au réservoir de 24 l. Ca y est, c'est parti; ça bouchonne un peu au début, forcément en s'élançant avec 39 motos devant. Au 3ème tour, Loulou ne passe plus et on le voit déboucher au loin à l'entrée des stands. Branle bas de combat. Il nous explique qu'il a senti la moto glisser dans un virage et qu'il a préféré s'arrêter à temps ( on le comprend, après sa mésaventure de jeudi ). Inspection minutieuse de la moto, pas de trace d'huile, plus de bruit suspect, la boîte de vitesse fonctionne correctement. Bilan de l'arrêt, 1
tour de perdu. Loulou repart le couteau entre les dents, pour rapidement baisser ses temps de passage avec un joli 2'04.3, soit près de six secondes de moins qu'aux essais. Mais son élan va s'interrompre avec la sortie du pace car. Le fait de devoir patienter quelques tours en paquet n'a pas calmé ses ardeurs, et nous avons toutes les peines du monde à le faire rentrer au stand. Nous sommes 31 ème à la première heure. J-Jacques prend le guidon et va rouler très régulièrement en 2'05-2'07 avec son meilleur chrono en 2'05.02, soit lui aussi 6 secondes de gagnées par rapport aux essais. Il se rapproche ainsi du chrono qu'il avait réalisé aux 20 ans du DCF en catégorie tutto vecchio et qui lui avait permis de se placer en première ligne ( la suite avait été moins glorieuse, puisqu'il n'avait pas bouclé le tour de chauffe, victime d'une défaillance d'une bobine ... ) Aujourd'hui, la moto semble très bien fonctionner lorsqu'on l'entend passer devant nous. Pourtant à la fin de son relais, les temps chutent de façon incompréhensible de 7 à 8 secondes.

J-Jacques nous montre le réservoir en passant devant les stands. Arrêt aux stands pour ravitailler, nous apprenons que la moto déjaugeait dans certains virages bien qu'il restait encore du carburant ( le réservoir est muni d'une fenêtre translucide qui laisse apparaître le niveau ). Nous sommes 30ème à la 2ème heure de course. Loulou repart pour assurer un très bon relais en s'offrant le meilleur chrono en 2'03.6 mais va de nouveau être freiné dans son élan par la sortie du pace car. Compte tenu des problèmes de déjaugeage et afin que J-Jacques ne soit pas pertubé à la fin de son relais à venir, nous décidons de le faire rentrer afin de rajouter un complément de carburant. Il s'arrête au troisième passage de la voiture, nous en profitons pour inspecter rapidement la moto, et s'élance pour rattraper le paquet. Mais il est bloqué par le commissaire surveillant la voie de lancement, doit patienter un tour et demi avant de reprendre la piste ( il ne sera pas le seul dans ce cas ). Finalement, notre ravitaillement de circonstance nous a fait perdre plus de temps que nous l'escomptions.

Inutile vous préciser que Loulou repart à bride abattue et gratifie l'assistance de quelques freinages plutôt chauds. Dernière heure de course, nous sommes toujours 30ème. J-Jacques repart et c'est lui qui clôturera les 4H. Il tourne très régulièrement en 2'05-2'06 . Nous montons sur la tour au-dessus du pointage pour avoir une vue d'ensemble et suivons notre pilote se tirant une bourre d'enfer avec un des 600 SS du stand voisin, qui était très bien placé en début de course mais qui a dû rencontrer des problèmes techniques. Vu d'en haut, les 2 protagonistes avalent avec facilité les concurrents par paquets, ce dont ont ne pouvait se douter au ras du bitume dans les stands. Le 600 SS semble particulièrement à l'aise dans les premières courbes du tracé, mais le 750 TTF1 arrive à le déboîter dans la grande ligne droite ( preuve que le moteur fonctionne bien ), pour ensuite faire à peu près jeu égal sur la fin du tracé. Nous découvrons que J-Jacques est très incisif lorsqu'il arrive en paquet dans l'épingle à gauche précédant le double droit de l'arrivée, un coup à l'intérieur, un coup à l'extérieur.

Le drapeau à damier se baisse au passage du vainqueur avec une denière petite frayeur lorsque qu'un concurrent casse et perd sa chaîne en pleine ligne droite des stands mais sans dégât pour les autres. J-Jacques exulte sous son casque, nous sommes à l'arrivée sans le moindre pepin mécanique, avec des pilotes qui se sont régalés, le tout dans une très bonne ambiance. Et qu'elle ne fut pas notre surprise en découvrant notre classement final 22ème et 4ème en - 750 cc à 18 secondes du 3ème !! Ah, si on avait su..... les pilotes se plaisent alors à rêver d'une montée sur les marches et de pouvoir embrasser la miss podium aux jambes poilues.

La soirée se passe dans la décontraction totale avec beaucoup de choses à raconter jusque tard dans la nuit pour certains. Nous avons passé un très bon week-end ensemble et il est à noter que malgré toutes les galères endurées, l'état d'esprit général et la motivation du groupe sont toujours restés au zénith.

Prochain rendez-vous à Nogaro si la moto est remontée car le démontage a laissé apparaître des cylindres fatigués.

Un copain dont la moto ne fuit plus ! Merci qui ?

J-luc